LE MONDE N'EST PAS ROND

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Lieu de naissance – ‘polyfonía’ en quatre langues

Est-il possible de naître plusieurs fois pendant une seule vie, et dans des différents endroits? Étant né dans plusieurs paysages, combien de langues maternelles faut-il pour construire sa propre langue d’expression? Pour Peter Wessel, ce serait bien quatre: l’anglais, le danois, l’espagnol, le français. Cinq, avec la musique.

Après le succès du cd-livre Polyfonías (ediciones del satélite, 2ème prix 2008 Culturas), le 14 mai chez la Casa del Lector – Matadero de Madrid, le poète polyglotte Peter Wessel présentera son nouveau recueil, Delta, en compagnie de Salvador Vidal (clarinette, percussion, voix), Mark Solborg (guitare, électro), et Dinah Salama (photocollages). Voilà un des poèmes, et quelques extraits du prologue du livre. Une poésie fortement représentative de l’expression artistique des sujets nomades actuels, aujourd’hui que le multilinguisme n’est plus une démarche marginale du langage poétique.

Illustration de Dinah Salama

Illustration de Dinah Salama

Lieu de naissance

Peut-on volver a un pueblo
francés
ou faut-il y revenir?

To me Conques es volver, réveiller,
despertar es tu sentido,
your sense, your meaning.
Estás en mí con tu cielo estrellado,
mælkevej
voie lactée que yo soñé
……………………quand j’avais dix-sept ans
et n’étais pas sérieux
como no se lo es a los diecisiete años.

Je ne savais,
no sabía,
I had no idea that a church was on fire,
que ardía una iglesia au delà des montagnes,
og at jeg en dag måtte over bjergene
for at slukke ilden
og frelse kirken,
qu’un jour je devais traverser les montagnes
et éteindre le feu,
put out the fire and save the church.

Peut-on volver a un pueblo francés
donde no se ha estado
y desde él que nunca se salió
ou faut-il le découvrir?

Jeg kom tilbage, volví
a mi sueño
una y otra vez.
Cada noche, chaque nuit je rêvais
de mon église,
chaque nuit mon rêve prenait feu.

Mais quand on a dix-sept ans
on n’est pas sérieux
y yo no sabía que mi iglesia
allait exister au delà de mes nuits
and would one day step out of my dreams
as a fiery landscape, a conch carved out of the mountains,
slate-covered shelter, ciel ouvert
un creux dans l’âme, una fuente
bautismal,
døbefont, forge de feu et de l’eau,
sopa de letras,
from the bottom of which I would recover my voice,
des profondeurs de laquelle
j’entenderais ma langue.

 

Illustration de Dinah Salama

Illustration de Dinah Salama


Polyfonías (extraits du prologue de Delta)

C’est au cours de l’été 2003 que – de manière spontanée – j’ai écrit “Un idioma sin fronteras”, ma première polyfonía. On m’avait invité à lire quelques poèmes en Radio Extérieure de l’Espagne et, flatté et sans réfléchir bien longtemps, j’ai accepté. Après avoir raccroché le téléphone, je me suis rendu compte qu’ils devaient penser que j’avais des poèmes écrits en espagnol, ou au moins traduits dans cette langue. Après tout, la fonction de Radio Extérieure de l’Espagne est la promotion de l’espagnol dans le monde. Du coup, dans l’urgence, je me suis mis à écrire un poème en espagnol, mais quand j’ai terminé la première strophe, j’avais déjà employé les quatre langues des quatre cultures dans lesquelles – grâce à ma vie nomade – je m’étais formé : la danoise, la française, l’espagnole et l’anglaise.

Dentro de mí

viven cuatro personas, each

with their own voice,

su propia

lengua,

sa propre langue.

Hver med sit eget sprog

og sin egen stemme.

Puisque le programme radiophonique auquel j’étais invité traitait précisément de la capacité de la poésie à traverser les frontières, je me suis décidé à donner son nom à mon poème. Une décision qui s’est depuis avérée prémonitoire: l’idée que la poésie est une langue sans frontières – un langage ou chant originel ou syntaxe musicale que chaque poète crée avec les mots et phrases qu’il a appris des cultures où il a vécu – est devenue la pierre angulaire dans ma poétique, la clé pour le développement du concept de mon projet.

polyfonias-400x276Mon intérêt pour la poésie orale et ma vocation de musicien m’ont bientôt amenés à chercher des musiciens improvisateurs qui avec leur langage sonore pouvaient ajouter une cinquième corde musicale à mes polyfonías.

En 2004 j’ai contacté Mark Solborg – un guitariste dano-argentin avec une grande sensibilité et à la fois un compositeur original et éclectique – pour qu’il s’unisse à mon projet de poésie “polyphonique”. Mes explorations musicales et poétiques et mon dialogue avec Mark lors d’une résidence artistique à la Fondation Valparaiso de Mojácar dans le sud de l’Espagne ont mené à l’enregistrement de neuf polyfonías.

À la fin de notre séjour en Andalousie Mark est retourné à Copenhague, et pendant les trois années suivantes j’ai travaillé en duo en Espagne avec le clarinettiste Salvador Vidal de Valence, musicien connu – et reconnu – pour son engagement en faveur de la musique de l’avant-garde. En 2008, quand l’éditorial madrilène Delsatélite Éditiones a publié les enregistrements de Mojácar, j’ai décidé d’inviter Salvador à jouer en trio avec Mark et moi pour le concert de présentation. Ce fut le concert d’inauguration du Polyfonías Poetry Project.

Conques, ville compostellane, centre de nos pérégrinations

Puisque nous résidons dans des extrémités opposées de l’Europe – Mark à Copenhague et Salvador Vidal et moi à Madrid – nous avons été contraints de trouver un lieu à mi-chemin où répéter et échanger des idées. Il ne pouvait se  trouver de meilleur endroit pour un projet interculturel et translingüe que le village médiéval de Conques-en-Rouergue, halte importante sur le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

J’ai trouvé ce village à partir d’un rêve d’adolescent il y a 35 ans, et je le considère comme mon lieu de naissance créative. C’est là où j’ai écrit “In Place of Absence” – mon deuxième recueil de poésie – et c’est là qu’ont commencé à confluer les voix qui un jour sont devenues les polyfonías.

Même si Conques se trouve sur la rive méridionale du Lot, sa personnalité est sans doute Auvergnate: le schiste, les châtaignes et les cours d’eau se reflètent dans la cuisine, l’architecture et la mentalité des Conquois. C’est ce pacte entre un terroir et ses “locataires”, les seconds étant obligés d’être aussi durs et têtus que le premier pour survivre, qui me fascine et que j’essaye de transmettre dans mon poème dédié à Conques: il faut avoir la foi pour y vivre, même si c’est toujours le rocher qui gagne la bataille: il reste – très peu affecté par la main de l’homme – tandis que nous devons continuer notre chemin de mortels.

J’aimerais que tous les poèmes de “Delta” possèdent cette architecture simple, austère et efficace, en même temps qu’ils résonnent de la multiplicité de voix et langues qui sont passées par ses rues.

Pourquoi “Delta”?

deltaIl y a plusieurs raisons. D’abord, la forme de la lettre grecque est un triangle, et notre Polyfonías Poetry Project se présente maintenant comme trio. Deuxièmement, delta est la quatrième lettre dans l’alphabet grec et mon univers poétique est nourri de mots et expressions de quatre cultures. Troisièmement, en hébreu la quatrième lettre Daleth (ד) signifie “porte”, et la traversée de Conques signifie nécessairement une transformation de celle ou celui qui l’entreprend. Je souhaite que Delta aussi ouvre des portes en toi (ou qu’il te donne plus de portes à ouvrir). Quatrièmement, « d » est la première lettre de Danemark, mon pays d’origine. Cinquièmement, le delta fluvial est un sujet récurrent dans ma poésie. Sixièmement, je cherchais un titre qui serait le même en français, anglais, espagnol et danois pour illustrer l’argument que polyfonías n’est pas un mélange de langues, mais un seul et singulier idiome poétique. Septièmement, l’Origine du Monde – la matrice de la créativité – aussi est entourée d’un delta de poils.

Avant-propos

Puisque quatre cultures et ses langues s’entrecroisent dans ma poésie, j’ai pensé qu’il serait plus cohérent de laisser quatre différentes langues présenter Delta plutôt que d’avoir à traduire une seule voix en quatre langues, d’autant plus que ma relation avec chaque langue touche aux différentes sphères et périodes de ma vie.  Évidemment, tout n’est pas aussi compartimenté, mais il est sans doute vrai que ma langue maternelle – le danois – est plus élémentaire, plus en contact avec les premières sensations que les autres. J’ai passé mon enfance à la campagne, et le danois me fait voir les choses d’un point de vue concret et très près de la terre.

La voix française est aussi spontanée que la danoise dans ma poésie – les deux  sont pour moi des langues viscérales: je les ai apprises comme fils et comme père respectivement – mais son registre est différent. Tania, ma fille, est née quand j’étais un jeune poète vivant la vie de bohème à Paris, et le français – après un printemps comme la langue du premier grand amour – est devenu la langue de la prise de conscience et de la responsabilité. C’est ma langue de la rébellion, mais aussi celle de la paternité: tous les sentiments, toutes les valeurs  et tous les apprentissages que j’ai pu transmettre – d’abord à ma fille et plus tard, en version plus complaisante, à ma petite fille – je les ai exprimés en français et pour eux Conques sera toujours le jardin de leur enfance.

Tandis que je considère la culture espagnole plutôt viscérale et la française plus encline à la Raison, pour moi les rôles se sont inversés grâce aux étapes dans mon évolution sentimentale, intellectuelle et spirituelle, vécues en France et en Espagne. En effet, l’espagnol et l’anglais sont mes outils pour donner forme et structure à mes pensées et mes poèmes. L’anglais était la langue que mes parents se parlaient quand ils ne voulaient pas que les enfants les comprennent, et depuis lors c’est devenu ma langue pour pénétrer et ouvrir les secrets de la création. Poète précoce rêvant de devenir musicien de jazz, j’écrivis mes deux premiers recueils de poésie en anglais, et finalement – en Espagne – la syntaxe de la culture américaine est devenue un thème central dans mes occupations comme artiste et enseignant.

Depuis 1983, quand je suis tombé amoureux de Margarita et la culture qui l’a formée, je dessine ma maison avec la lumière et les nuits d’Espagne et les airs nostalgiques et toujours nouveaux du jazz.

Peter Wessel

Illustration de Dinah Salama

Illustration de Dinah Salama


Peter Wessel est poète, professeur et journaliste spécialisé dans l’art, la linguistique et la musique. Né au Danemark, il écrit en anglais depuis qu’il a 17 ans. En 2003, Peter commence à écrire et à réciter des poèmes polyglottes, en utilisant les ressources linguistiques des quatre cultures dans lesquelles il a vécu et qui ont terminé par l’habiter: la danoise, la française, l’americaine et l’espagnole.

De racines danoises et argentines, Mark Solborg est guitariste, compositeur et professeur. Depuis 2000, il a sorti 14 albums, et a composé aussi pour le théâtre et le cinéma.

Salvador Vidal est clarinettiste et professeur. Il a enrégistré plusieurs pièces pour la radio nationale espagnole en tant que soliste, et a collaboré avec des orchestres en Espagne et en Angleterre.

Dinah Salama a illustré des livres pour enfants, de philosophie, de critique et d’histoire culturelle, dont Miguel Hernández para niños y niñas… y otros seres curiosos, publié en 2007.

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