LE MONDE N'EST PAS ROND

Artistic webzine on migration, borders, human rights

Rmilat / Las Cuevas

Paradis touristique situé à moins d’une heure de Tanger, Rmilat, célèbre pour sa falaise d’argile bleue, se transforme chaque soir en huis clos morbide. Les militaires évacuent les touristes et empêchent les embarcations clandestines d’y échouer. Mais eux, ils ont 20 ans et ils ont décidé d’y rester.


Inspiré du texte Dérives de l’auteure Cécile Baltz, Rmilat/Las Cuevas est un projet artistique collectif porté par Geneviève Allard (réalisation), Miriane Rouillard (composition électro-acoustique) et Hamidou Savadogo (narration). La vidéo a été présentée lors du Printemps des Poètes de Québec et du festival La Rencontre des Possibles de Lévis 2013.

Il est l’heure de fumer. Nous avons à proximité une belle excuse pour nous isoler : la fontaine d’argile, au bleu indigo, sécrétée par la falaise. L’endroit est peu fréquenté, les uniques marches du chemin sont des roches, qui obligent à se tenir en équilibre au-dessus des flots. C’est ici que nous dormions l’an passé. Je reconnais chaque effritement de la roche, je revois Maria et Luz, les deux Sévillanes, se tenant par la main, entrant dans l’eau, nues. Il y avait des guitares, qui jouaient sur le rythme de darbouka. Nous dînions de coquillages et de pains ronds. Nous déféquions dans un trou commun. Nous vivions heureux de nous sentir jeunes, de nous en contenter, et surtout, d’avoir quitté momentanément le monde. Enfin presque, puisque chacun avait à portée de main son téléphone cellulaire.

Le bleu irréel de la terre d’argile recouvre désormais la presque totalité de ma peau. Le rite du cataplasme d’argile agit comme une thérapie pour le corps. Je regarde Reda, qui s’enduit le visage et les cheveux comme un Massaï, tandis que j’applique de la terre détrempée sur son dos. Deux animaux. Impossible en revanche de se laisser aller à ses instincts, à cette heure. Nous restons un instant étendus sur le sable, les membres écartés. La couche de boue soyeuse, en séchant, s’incruste dans chacun de nos pores. Lorsque la coquille se racornit, l’eau de mer nous redonne notre enveloppe charnelle, revigorée comme après une mue saisonnière.

L’après-midi a glissé sur nous sans ennui. L’oisiveté, dans ces conditions, relève de la méditation. Être là. Présent. Surtout ne rien faire. Laisser le temps passer, et nous transporter de l’autre côté, vers l’inconnu. Exister pleinement par le simple fait de se trouver quelque part, à un moment précis, et savoir que l’on s’y accomplit. Ressentir son corps non plus comme un instrument. Le rivage nous transforme.

Quel plaisir de voir la plage se vider de son contenu humain! Les lieux retrouvent leur nature profonde. La caresse abrasive de l’air s’adoucit. Les paillotes bâties à la hâte ressemblent à de petites cases. Reda a trouvé un endroit pour la nuit. Celui-ci se fout de l’interdiction. Nous choisissons la musique, une douce mélodie de oud, un jus d’oranges fraîches servi à notre table sur la terrasse. L’espace nous possède autant que nous le possédons.

Le soleil finit de se couler à la mer. Moment d’extase touristique. Nous saluons la fin du jour par une dernière promenade en liberté sur le rivage. Seule une famille a osé s’attarder sur les lieux. Pourtant, le couvre-feu ne s’abattra pas avant vingt-deux heures. J’ai le sentiment que l’effervescence de mon séjour africain culmine, aujourd’hui, sur ce bout de plage transformé en zone interdite, bercé par la musique d’un célèbre métis de Jamaïque qui s’écoule d’un poste de radio posé à même le sable.

So, Africa unite

‘Cause the children wanna come home.

Africa unite

‘Cause we’re moving right out of Babylon, yea,

And we’re grooving to our Father’s land, yeaa

À quelques pas, les exclamations du petit attroupement familial émergent par-delà la mélodie. Les silhouettes élégantes portent un toast au bonheur futur d’un couple dont on fête les fiançailles. Tous nous saluent d’un sourire courtois lorsque nous passons à leur hauteur. Puis l’ambiance festive s’amenuise à mesure que nous nous éloignons.

Nous retrouvons Ottman, notre vieil hôte, agenouillé au-dessus d’une grosse pierre, avec, dans la main, un couteau à la lame incurvée. Il hache dans un mouvement de balancier des fleurs de cannabis séchées qui se réduisent instantanément en poudre. Il a préparé pour nous un plat de lentilles tenu au chaud dans une grosse marmite en émail. Chacun de nos gestes prend maintenant une signification rituelle, même les plus anodins… se nourrir, parler… Comme si le temps ne se comptait plus en secondes, mais en moments de vie gagnés avant le début de la clandestinité.

Dans un moment, il sera vingt-deux heures. À cet instant, nous serons hors-la-loi. Ce ne sont pas uniquement les dirhams qui ont incité Ottman à nous héberger. Il partage notre aventure en l’accueillant. Il propose à Reda de goûter un peu de son kif, et sort de sa poche la petite boule plastifiée qui le renferme. Reda remplit copieusement sa pipe, enflamme sa tête et me la tend. L’effluve organique de l’herbe me rappelle des odeurs d’épidermes. J’aspire trois fois au bout du tuyau le meilleur de la plante, profondément, et laisse à l’amateur averti la délicatesse d’évacuer la cendre. D’un souffle, il fait surgir la braise de la tête en argile qui recrache sur le sable le déchet de sa consommation.

Une onde langoureuse court du long de mes bras jusqu’à l’extrémité des phalanges, en chatouillant mes mains, qui se détendent sans s’engourdir. Les tonalités de gris bleuté du paysage se brouillent; des pigments de lumière aquatiques vont et viennent devant mes yeux au rythme des flots qui les charrient. D’un coup, ma nuque se renverse sur l’endos de la chaise, et la falaise en surplomb semble prête à s’abattre de toute sa masse rocailleuse. Le vertige me soulève, et mes yeux se scellent sur une nuit constellée de galaxies en expansion.

 (…)

Il ne reste plus que moi sur le haut de falaise. Le moindre bruit me soulève les entrailles : une respiration humaine, de la terre grattée, un éclat de pierre. Confiance. Je mesure toute l’étendue de ce mot. Sans cela je serais déjà en train de m’accrocher à la pente pour rejoindre la route goudronnée, ou de hurler à l’aide afin qu’on vienne me secourir. Amour signifie d’abord confiance. Jamais je n’aurais cru aimer Reda à ce point. J’essaie de remonter à la source de notre histoire, de me rappeler les soirées sur la terrasse embaumée par la lumière du soir, les après-midi dans les cafés en hauteur de la Médina, tous les repas partagés autour d’un tajine succulent dans lequel chacun puisait de la main droite sa part de nourriture. Mes paupières se ferment et je vois ses yeux qui ne me quittent pas, j’entends sa voix apaiser mes angoisses…

Petit à petit, je sens l’air froid ouvrir mes narines et pénétrer mes poumons. Respirer. Est-ce cela, la sensation de liberté?

Reda réapparaît. Aucun soldat en vue.

(extraits de Dérives)

 


D’origine franco-russo-polono-tcherkesse, Cécile Baltz vit depuis plusieurs années entre la France et le Québec, ce qui explique sans doute son envie d’explorer le fait littéraire sous toutes ses latitudes.

Geneviève Allard travaille en tant que réalisatrice et monteuse dans le milieu du cinéma et des arts médiatiques. Son approche est narrative, poétique, et souvent basée sur la figure de l’archive.

Miriane Rouillard est compositeur de musique électroacoustique et instrumental. Ses pièces électroacoustiques se sont illustrées dans des festivals internationaux en Belgique, en Suisse, en France et au Québec.

En 1990, Hamidou Savadogo commence le métier d’acteur dans le cinéma burkinabé. En 1993, il intègre l’Atelier Théâtre Burkinabé basé à Ouagadougou. Depuis, cinéma et théâtre se côtoient dans sa petite cuisine intérieure.

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