LE MONDE N'EST PAS ROND

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Marquage territorial par l’art ou idéologie coloniale

Le street art repousse les frontières de l’appropriation territoriale entre Palestine et Israël. À travers le regard de Hashem, un Palestinien vivant dans un quartier israélien d’une ville de Cisjordanie, Clémence Lehec nous explique comment les habitants israéliens semblent utiliser le street art pour ré-affirmer leur présence face aux habitants palestiniens du quartier.

Lorsque le conflit israélo-palestinien est cité, il est souvent associé dans l’imaginaire collectif à une notion de frontière. Le mur de séparation semble le paradigme de cette frontière que certains n’hésitent pas à qualifier de « nouveau mur de Berlin ». Pourtant, cette frontière matérielle n’est que « l’un des avatars du schème de la clôture » mis  en place par l’État d’Israël. Aussi peut-on retrouver diverses formes de frontière dans l’ensemble de l’espace israélo-palestinien. La colonisation, par exemple, qui transgresse la frontière qu’est le mur de séparation, est productrice de nombre de frontières là où elle se déploie. Hébron, en ce sens est une ville-frontière, fragmentée par la présence des colons. Hashem se souvient du moment où les artistes du collectif Artists for Israël sont venus peindre à Hébron, la seule ville de Cisjordanie où les colons israéliens sont présents dans un des quartiers centraux. C’était en juillet 2011 et Hashem les a regardés peindre. Les interprétations proposées ici sont donc celles d’Hashem, un Palestinien résident du quartier Tel Rumeida, situé en zone H2, sous contrôle israélien depuis les Accords d’Oslo de 1992, peuplé de 700 colons et de 30 000 Palestiniens. 1

Sur les devantures fermées de la rue Shuhada, des étoiles noires ont été peintes à la bombe aérosol. Les lourdes portes de fer ont été closes par une barre métallique, soudée en travers. La rue est déserte. Les pas d’Hashem nous mènent vers la seule école dispensant encore des cours pour les enfants palestiniens. Sur l’étroit chemin qu’il faut emprunter pour l’atteindre – la rue principale n’étant plus accessible aux Palestiniens – on peut lire sur un boîtier électrique, de nouveau peint à la bombe aérosol noire, « Gaz the Arabs ». Ce graffiti est cette fois signé de trois lettres: « JDL » pour Jewish Defence League. Baruch Marzel, le plus proche voisin d’Hashem, est le leader du parti Front National Juif, connu sous l’acronyme Hayil en hébreux. Cet homme fut le porte-parole du parti politique Kach, traduction politique du mouvement Ligue de Défense Juive, et ce pendant dix ans, avant que celui-ci ne soit interdit en Israël puisque classé sur la liste des organisations terroristes.

Arrivé face au mur extérieur de l’école, une petite fille est peinte, agenouillée en train de lire, avec un sac d’écolière sur le dos. Sur ce sac est présente la figurine de bande dessinée du dessinateur palestinien Naji al-Ali, à savoir Handala. Ce petit personnage est toujours de dos, pour faire face à la Palestine. Bien souvent, il a les mains dans le dos et des vêtements rapiécés. Cette fresque, réalisée par des activistes internationaux selon Hashem est en partie endommagée.

Revenus sur nos pas jusqu’au checkpoint militaire, nous quittons la rue Shuhada. Sous des pochoirs inscrivant « Free Israël » en bleu, on peut encore distinguer le mot « Palestine », en vert. L’étonnement est grand lorsque, soudain, apparaît un mur de plusieurs dizaines de mètres de long, recouvert de graffitis.

Figure 1 : Graffiti réalisé par le collectif Artists 4 IsraëlFigure 1 : Graffiti réalisé par le collectif Artists 4 Israël

Hashem défend que l’élément le plus important réside dans le centre de ce graffiti. Un cercle est visible, qui représenterait un oeil, tandis qu’à l’intérieur de ce cercle est présent un petit rectangle. Posé sur une sorte de pied, le rectangle semble représenter une caméra. Ces deux figures de l’oeil et de la caméra seraient là pour dire à la population palestinienne encore présente dans ce quartier, qu’Israël les surveille. Il s’agit d’un thème très fort quand on sait que pour pénétrer dans ce quartier, dans leur lieu de vie, les Palestiniens doivent se soumettre au contrôle du checkpoint.

ImageFigure 2 : Marquage de la limite avant le checkpoint

Composant le champ visuel du quartier, le checkpoint est présent pour signifier le contrôle qu’Israël opère sur la mobilité des Palestiniens. A ce premier élément, il faut ajouter la ligne rouge tracée sur le sol de la rue perpendiculaire à la rue Shuhada (cf. Figure 2). Celle-ci se trouve à une vingtaine de mètres en amont du checkpoint. Lors des jours de forte tension, où la mobilité est encore plus restreinte pour les Palestiniens et les contrôles plus intenses, ces derniers doivent attendre au niveau de la ligne rouge et avancer vers le checkpoint un par un. La surveillance, déjà abondante dans le champ visuel du quartier, est rappelée de nouveau à travers l’oeuvre de street art présentant une caméra.

ImageFigure 3 : Graffiti réalisé par le collectif Artists 4 Israël

Ici, Hashem explique que des lettres Z peuvent être distinguées. Il s’agirait du Z de Zionism (Sionisme) qui est connecté, la plupart du temps, à des flèches qui se dirigent vers la gauche. Ces flèches finissent en une plus grosse flèche, rose, qui pointe la terre d’Israël dessinée en blanc et bleu et correspond au Grand Israël. Immédiatement à la gauche de cette carte, un message écrit en hébreux stipule : « Hébron était (est) et sera à nous ».2 À l’inverse, un P peut être distingué dans cette oeuvre. Il s’agirait alors du P de Palestine ou Palestinien. Ce P est connecté aux trois flèches qui pointent vers le haut, signifiant ainsi que la Palestine et les Palestiniens sont voués à la disparition.

Lorsqu’enfin nous pénétrons dans la maison d’Hashem, on est frappé par les nombreux dessins disposés aux murs. Ces dessins ont été fait par la femme d’Hashem, Nisveen, et représentent le mur de séparation, le dôme du rocher, des barbelés avec des couleurs vives parsemés d’appel à la paix.

Tentons de dresser un bilan du paysage graphique de ce quartier en évaluant ses conséquences territoriales, à la fois matérielles et symboliques. Le street art se fait palimpseste et témoigne de la succession qu’il y a eu dans l’occupation de l’espace. Sous le street art israélien, se cachent les traces du street art palestinien, tout comme cette partie de la ville est aujourd’hui sous contrôle israélien politiquement et symboliquement alors qu’elle fut auparavant partie intégrante de la ville palestinienne. La sédimentation visible à travers le street art témoigne de l’évolution des dynamiques commerciales et de population. Le street art permet aux colons israéliens de renforcer leur présence au sein de ce quartier par la création d’un champ visuel. Celui-ci est saturé d’images et de messages clamant que ce quartier est un quartier juif israélien. D’un point de vue spatial, le champ visuel développé sert aussi de marqueur territorial au sein de l’espace public. Le champ d’expression des Palestiniens est enfermé au sein de l’espace privé. Cette dichotomie dans les pratiques artistiques ou revendicatives correspond à la même dichotomie qui réside dans la mobilité de l’une et de l’autre population.

Plus que de se mettre au service d’une idéologie, le street art de par ce qui le définit, à savoir l’appropriation territoriale, a les mêmes objectifs que les colons en quête d’expansion. Le street art n’est pas détourné de ses fondements, il apparaît comme un outil, logiquement utilisé par ceux qui veulent s’approprier du territoire, puisqu’il est en lui-même un moyen d’appropriation territoriale. Pour les colons, la frontière se situe au niveau du territoire non encore approprié, c’est-à-dire au niveau du territoire encore habité par des Palestiniens. Le street art semble pouvoir permettre de repousser cette frontière ou du moins d’en assurer une certaine stabilité en fixant déjà le territoire conquis.

Pour les Palestiniens résidant dans ce quartier sous souveraineté israélienne, la frontière principale est celle de la mobilité. Le street art, tel qu’il est pratiqué à Tel Rumeida, est porteur d’une charge symbolique forte qui vient renforcer dans les représentations mentales l’absence de fluidité des déplacements. L’entrave à la mobilité est à la fois physique et symbolique. Cantonnée au sein d’un espace privé précaire, la population palestinienne ne dispose pas de moyens d’expression. Ce sont des subalternes.3


[1]
Chiffres de l’OCHA, 2007.

[2]
Traduction de Caroline Rozenholc.

[3]
Au sens qu’en donne Gayatrie Spivak, Can the Subaltern Speak? in Cary Nelson and Larry Grossberg, Marxism and the Interpretation of Culture, 1988.

Clémence Lehec est étudiante en Master de géographie à l’École normale supérieure de Lyon, et est actuellement en train de rédiger un mémoire sur le thème du street art aux frontières.

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This entry was posted on 22/01/2014 by in essay, graffiti, photography, visual art and tagged , , , , .
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